Philippe est un éboueur pas tout à fait comme les autres. Il sait qu'il est con.

Lors d'un audit effectué dans son service de collecte des ordures ménagères, l'un des intervenants le prend à part.

- Vous travaillez comme des cons les gars. Votre cadence de travail est de 125 conteneurs à l'heure ! La moyenne est de 60 à 70 conteneurs à l'heure.

Philippe le prend au mot.

 

"Je suis un con. Je suis con. Mais quel con je fais."

Philippe se morfond. Les années passent. "Mais t'es un vrai con", se dit-il sans arrêt.

 

Philippe a aujourd'hui près de 55 ans. Il fait éboueur depuis plus de dix ans.

 

"J'imagine que je vais continuer à faire l'éboueur une dizaine d'année de plus. Lorque j'aurais 68 ans, il me restera 4 ou 5 ans à vivre. J'imagine que je suis un mort en sursis. Mon mal c'est l'ordure."

 

Je fais la rencontre de Philippe à une fête d'anniversaire. Nous avons un ami en commun. Après quelques verres, les langues se délient. Il est marié, a deux enfants. C'est un noir, un beau black aux cheveux grisonnants. Il porte des lunettes. Il tient sa flûte de champagne avec distinction. C'est un homme rassurant, assuré, sûr de lui. Je le sens bien.

"Je sais par expérience qu'à l'instant précis de la conversation où en vient à parler de profession, le couperet tombe. Les langues qui se déliaient, se délitent, et un malaise insoupçonné s'immisce."

 

- Je suis éboueur. Je collecte les ordures ménagères de l'agglomération.

- C'est grâce à toi que la ville est si attrayante.

- C'est ma façon de faire de la politique.

- Oui, la politique au sens de gérer la vie de la ville.

 

Je me rappelle avoir beaucoup rit ce soir-là. D'ailleurs, nous n'avons pas décollé de nos sièges de la soirée.

 

Lucinda N. Whackblight